Chapitre 6: Le Dossier Vivant

« La Morgue centrale, » Solis aboya au chauffeur.

Le taxi s’élança dans le trafic avec un grincement de pneus, le chauffeur marmonnant une plainte sur le comportement nocturne des parisiens. Solis ignorait l’agitation, son attention rivée sur le téléphone. La voix métallique et rauque d’Ombre, enregistrée juste après un choc de défibrillateur, résonnait dans l’habitacle. Une clarté effrayante pour un homme tiré du néant.

« … Le seul moyen était de mourir. Pour qu’il sache… pas Valois. Laurent n’est qu’une couverture. Le dépositaire du Nom, c’est… »

La phrase s’interrompit brutalement. Un silence. Solis sentit son cœur se comprimer. Puis, l’inspiration forcée, le son d’une vie ramenée de force, et le nom, prononcé lentement.

« … S… Solis. »

Le mot l’a frappé avec la force d’un impact physique, gelant l’adrénaline qui pompait dans ses veines. Solis. C’était son propre nom. Pas le Dr. Arnaud. Pas Valois. Lui.

Le taxi s’arrêtait brusquement à un feu rouge. La lumière rouge sang du stop illuminait brièvement le visage de Solis, révélant une surprise teintée d’une compréhension horrifiante.

Il fit rejouer le message, juste pour entendre son nom à nouveau. Ombre n’avait pas été interrogé pour la localisation d’un fichier, mais pour désigner la personne qui détenait la culpabilité du secret. Le Cartographe n’était pas intéressé par la mémoire, mais par la responsabilité.

Solis pressa ses tempes. L’Affaire. Dix ans plus tôt. C’était la Commandante Valois qui avait organisé l’étouffement. Mais Solis… c’était lui qui avait dirigé l’enquête initiale, puis l’avait déviée. Quand l’Annexe M – le rapport médical original – avait été détruite, il ne s’agissait pas seulement de brûler du papier. Il s’agissait de réécrire l’histoire, de manipuler les preuves restantes. Le Dr. Arnaud avait été le médecin complice, Valois l’organisatrice des destructions. Mais Solis était l’homme qui avait physiquement falsifié l’intégralité des rapports annexes, s’assurant que l’affaire soit classée sans remonter jusqu’au vrai coupable.

La mémoire du Cartographe était chirurgicale. Il ne cherchait pas le détail factuel que Valois aurait mémorisé, mais le mensonge fondamental que Solis avait construit. Et Ombre, sous la pression létale du protocole, avait révélé l’architecte de la falsification : Solis.

Le Cartographe n’avait pas besoin du Dr. Arnaud. Il savait que le Dr. Arnaud ne détenait que le rapport falsifié, alors que Solis détenait la connaissance intime de la vérité qu’il avait enterrée.

Solis se pencha en avant, le souffle court. Il s’était jeté dans la gueule du loup, pensant sauver Valois d’un piège destiné au Dr. Arnaud. En réalité, le Cartographe avait organisé toute l’opération — de la fausse Annexe M à Vercingétorix, en passant par la diversion Valois aux Archives de l’Est — dans un seul but : amener Solis jusqu’à lui.

« Il m’a piégé, » murmura Solis, la voix prise.

Il avait ouvert son téléphone traçable, il avait volé un fourgon de livraison, il avait tiré un coup de feu aux Archives. Il avait fait tout ce qu’il fallait pour se démasquer et prouver sa propre culpabilité, confirmant ainsi qu’il était celui qui possédait le secret le plus dangereux. Le Cartographe avait orchestré sa propre arrestation potentielle pour s’assurer que Solis ne puisse pas se permettre de se cacher plus longtemps.

Le taxi redémarra, s’enfonçant vers le sud, vers le 13e arrondissement, l’architecture massive et tristounette de la Morgue centrale, un endroit où Solis n’aurait jamais cru revenir.

Il réalisa l’injustice et l’ingéniosité du Cartographe : il avait utilisé la loyauté de Solis envers Valois pour le forcer à intervenir, et l’urgence d’arrêter l’interrogatoire pour le forcer à se trahir.

« Vous êtes l’homme qui a tenu l’aiguille ? » La question du Cartographe à Valois résonna dans sa mémoire.

Valois était l’organisatrice. Mais Solis était l’homme qui avait écrit la fausse Annexe M, qui avait manipulé les preuves originales. Il était l’aiguille.

Le trajet fut court et brutal. Le taxi s’arrêta devant le complexe austère de la Morgue centrale. Des bâtiments bas, en béton et briques grises, entourés d’une haute grille. Un lieu discret par nature, où les vivants ne se déplaçaient jamais sans raison.

« Combien ? » demanda Solis, sa voix à peine un murmure.

Le chauffeur lui donna une somme dérisoire. Solis lui tendit un billet, ignorant la monnaie. Il n'y avait plus de place pour les transactions monétaires.

Il sortit du taxi, l’air froid de la nuit le frappant. Il était presque une heure du matin. Le silence était total, seulement brisé par le faible ronron des systèmes de ventilation et de réfrigération des lieux.

Solis s’approcha de la grille principale. Elle était fermée, mais le loquet de sécurité avait été sectionné grossièrement. Du métal froissé. Le Cartographe avait choisi la rapidité sur la discrétion. Une autre évidence qu’il s’agissait d’une mise en scène pour l’attirer. Le Cartographe voulait que Solis sache qu’il l’attendait.

Solis enjamba la grille ouverte, puis se dirigea vers le bâtiment principal. L’entrée de service, utilisée pour les livraisons en retard, était entrebâillée.

Il dégaina son arme, le lourd SIG Sauer P226 pesant étrangement dans sa main. Il était épuisé, couvert de poussière de conduit d’aération, et sur le point d’affronter le plus grand génie meurtrier qu’il ait jamais rencontré. Un génie qui avait l’avantage : il connaissait l’endroit, et il connaissait la vérité de Solis.

Il entra dans le bâtiment, se déplaçant avec la lenteur et la prudence d’un homme habitué à la discrétion. L’air à l’intérieur était glacial, sentant un mélange clinique de désinfectant et, subtilement, de formol. L’odeur de la mort traitée.

Le hall d’accueil était vide. Solis se dirigea instinctivement vers le fond, vers la zone où les autopsies étaient pratiquées et où les corps étaient stockés : la salle de dissection et les chambres froides annexes.

Il contourna un chariot de matériel stérile, ses bottes glissant légèrement sur le carrelage brillant. Il entendit un faible gémissement. Un son humain, immédiatement suivi d’un bruit de plastique contre du métal.

Il accéléra, atteignant la porte battante de la salle d’autopsie principale. Il la poussa d’un coup de pied.

La pièce était grande, illuminée de néons blancs et cruels. Au centre, la table de dissection en acier, entourée de drains.

Et sur cette table, le Dr. Arnaud.

Il était attaché, fermement immobilisé par des sangles de cuir médical. Son visage rond, habituellement jovial, était blafard, déformé par la panique. Il portait sa tenue habituelle, une blouse bleue de chirurgien de morgue.

L’équipement du Cartographe était là, bien ordonné sur un chariot juste à côté. Le défibrillateur, réglé et chargé. Les bouteilles de gaz, les seringues. Le même tableau clinique qu’aux Archives.

Mais le Cartographe n’était pas là.

« Solis ! Dieu merci ! » Le Dr. Arnaud haletait, luttant contre ses liens. « Il… il a disparu ! Il est parti à l’instant ! »

Solis s’approcha, l’arme pointée. Il balaya la pièce du regard, vérifiant les angles morts. Le Dr. Arnaud n’était pas blessé, juste terrifié.

« Parlez ! Qu’est-ce qui s’est passé ? » Solis exigea.

« I-il m’a pris par surprise. Il m’a drogué, puis m’a amené ici. Il a commencé à m’attacher, à installer ce… ce cirque de la mort. Il m’a dit qu’il cherchait le nom du coupable de l’Affaire, le nom qu’il savait que j’avais falsifié pour le couvrir. »

Le Dr. Arnaud avait le secret de la falsification, pas du nom. Il pouvait expliquer comment il avait réécrit le rapport, mais il ne connaissait pas le nom exact, que Solis lui avait caché pour le protéger.

« Où est-il allé ? » Solis insista.

« Il… il a reçu un appel, sur une ligne cryptée. Étrange. Il a dit : ‘Le dépositaire arrive. Notre entretien doit être plus intime.’ Il a rangé son sac, et il m’a dit qu’il m’attendrait là où le vrai secret était enterré. »

Arnaud essaya de se pencher, sa voix se faisant plus suppliante. « Solis, vous devez le savoir ! Le vrai secret, c’est le nom que vous avez effacé du registre ! Ce n’est pas le corps. C’est la trace ! »

« Où est-il, Arnaud ? Ne mentez pas ! »

« La salle des chambres froides, l’ancienne annexe administrative ! Les archives réfrigérées ! Il a dit que je devrais attendre là, mais il m’a laissé attaché… Il a disparu juste après. » Le médecin tremblait.

Solis entendit immédiatement la fausseté de l’information. Le Cartographe n’aurait jamais laissé sa victime vivante, attachée mais seule, s’il partait pour une rencontre « plus intime ». Il l’aurait neutralisée, ou au moins laissé une garde.

La salle des archives réfrigérées. Un labyrinthe d’anciennes chambres froides non utilisées, où les archives de la morgue, les dossiers papiers anciens et les échantillons biologiques vieillissants étaient conservés. Un endroit parfait pour traquer quelqu’un, ou pour l’enfermer.

« Les archives réfrigérées… » répéta Solis, sa main serrant la crosse de son arme.

C’était la destination que le Cartographe voulait qu’il prenne. Un endroit clos, froid, avec des murs épais qui bloqueraient les communications radio et les signaux GPS. Un piège.

Le Cartographe n’attendait pas le Dr. Arnaud. Il attendait Solis.

Il avait réussi son coup de théâtre. Il avait utilisé Ombre pour désigner Solis comme le dépositaire, et Valois pour le forcer à venir le sauver. Maintenant, il l’avait attiré dans son ancien lieu de travail.

Solis se sentit balayer par une vague de faiblesse. Il comprenait la mécanique, mais il ne voyait pas comment s’en sortir. Il était seul, épuisé, dans un endroit conçu pour le froid et l’isolement.

Il s’approcha du Dr. Arnaud, se penchant.

« Écoutez-moi bien, Dr. Arnaud. Vous êtes l’appât. Ce n’est pas vous qu’il veut. C’est moi. »

Le médecin le regarda avec de grands yeux remplis de larmes. « Je… je ne peux pas être un appât ! Détachez-moi. S’il revient… »

« Il ne reviendra pas. Il est dans les Archives. Et il attend mon entrée. » Solis réalisa qu’il ne pouvait pas détacher Arnaud. Le laisser libre ne ferait que lui permettre de s’échapper, ou pire, de paniquer et d’attirer l’attention. S’il devait inverser la situation, il devait utiliser les pièces du Cartographe contre lui.

« Vous allez rester là, » dit Solis, sa voix plus ferme. « Vous allez faire office de dommage collatéral pour l’instant. C’est le seul moyen de le déséquilibrer. »

Solis fit le tour de la table de dissection. Il n’y avait pas de sortie de secours évidente. La pièce était une boîte. Il s’approcha du chariot chirurgical. Il prit une petite seringue et y aspira un peu de sédatif, le même que le Cartographe avait sans doute utilisé sur Arnaud. Il ne voulait pas l’utiliser, mais il voulait l’avoir.

Il vérifia le défibrillateur. Il était opérationnel, un signe que le Cartographe était prêt à réaliser l’interrogatoire létal.

Solis réalisa soudain un détail : si le Cartographe était parti dans les Archives, il avait dû emporter le vrai Annexe M avec lui pour le confronter avec la vérité que Solis détenait. Le faux carnet qu’il avait gardé n’était rien. Le Cartographe devait se promener avec le carnet original rempli de diagrammes.

Il se tourna vers le Dr. Arnaud. « Avant qu’il ne parte, a-t-il emporté un carnet avec lui ? Une sorte de journal noir à spirales ? »

Arnaud secoua la tête, difficilement. « Un carnet ? Non. Juste ce petit sac noir de transport, celui où il a mis la fumigène dans les Archives. »

Solis ferma les yeux un instant. Le Cartographe était méthodique. Il ne laisserait jamais le carnet chez lui. Il devait l’avoir sur lui.

Solis inspecta la porte menant à l’ancienne annexe administrative, les Archives. Une petite porte en métal, typique des zones sécurisées. Un panneau au-dessus indiquait : Zone Froide – Accès Réservé au Personnel d’Archivage.

Il pointa son arme vers la poignée. Pas de serrure électronique forcée cette fois. Juste une barre d’urgence.

Il tira un bon coup sec, ouvrant la porte. L’air glacé et sec s’en échappa, portant une odeur de papier et de froid statique.

Derrière la porte, un couloir étroit s’enfonçait dans le noir absolu. Des lumières faibles, automatiques, ne s’allumaient que par détection de mouvement.

« Solis, ne faites pas ça ! C’est un piège ! Il va vous enfermer ! » Arnaud implora.

Solis se tourna vers le médecin. « Vous le savez, Arnaud. J’ai le nom. Quand il saura que j’ai le nom, le jeu sera terminé. »

Le Dr. Arnaud avait un regard de profonde compréhension, mêlé de regret et de peur. Il connaissait le poids de l’Annexe M.

Solis devait prendre le risque. Si le Cartographe l’attendait, il lui donnerait ce qu’il voulait. Mais Solis devait contrôler les termes de la rencontre.

Il se dirigea vers la porte. Avant d’entrer, il prit une décision. Il se débarrasserait de tout ce qui pourrait l’entraver.

Il posa son arme sur le chariot, en face du Dr. Arnaud.

« Je ne peux pas entrer armé. Il va jouer sur mon agressivité. Je dois inverser cela. » expliqua Solis au Dr. Arnaud, plus pour lui-même que pour le médecin.

Le Dr. Arnaud regarda son arme, horrifié. « Vous allez entrer les mains vides ? Il vous tuera ! »

« Il ne veut pas de ma mort, Arnaud. Il veut ma vérité. Et tant qu’il ne l’aura pas, je suis plus de valeur vivant. Si je me présente désarmé, il pensera qu’il a gagné une longueur d’avance psychologique. »

Solis avait pris le risque. Il pénétra dans le couloir sombre.

Il fit quelques pas dans le froid mordant, laissant la porte ouverte derrière lui. Il n’y avait pas de serrure à l’intérieur, mais des mécanismes de verrouillage que le Cartographe pourrait utiliser. Il devait surveiller l’entrée.

Le couloir s’ouvrait sur une série de pièces métalliques, les anciennes chambres froides. Des murs d'acier rouillé, des portes massives avec des poignées de sécurité. Un labyrinthe sensoriel, parfait pour une embuscade.

Solis se déplaçait lentement. Le bruit de ses pas dans cet environnement creux résonnait.

Il remarqua un petit détail au sol. Des traces. Non pas des traces de bottes, mais des traces de roues de chariot. Le Cartographe avait déplacé son matériel. Il était plus loin que Solis ne le pensait.

Il réalisa aussi qu’il n’avait plus la traçabilité de Marie-Ange. Son téléphone personnel était resté dans la poche intérieure. Sa dernière connexion risquait fort d’avoir révélé sa position.

Soudain, une lumière s’alluma au bout du couloir. Une lumière jaune, faible, typique des zones de stockage.

« Inspecteur Solis. Je vous attendais, » dit une voix calme, émanant d’une des ouvertures d’une chambre froide. Non pas la morgue, mais l’homme qui l’avait transformée en son arène.

Le Cartographe n’était plus en blouse chirurgicale. Il portait un survêtement sombre, pratique, et un masque de protection respiratoire, car l’air des chambres froides pouvait être porteur de spores et de dangers biologiques.

Il tenait un objet dans sa main. Pas une arme à feu, mais un petit marteau en caoutchouc, celui utilisé pour frapper les cryo-étagères.

« Quel décor choisiriez-vous pour révéler la vérité que vous avez enterrée il y a dix ans ? Je pensais qu’ici, dans le froid, à côté de vos victimes oubliées, vous seriez plus enclin à la confession. » Le Cartographe s’approcha légèrement, laissant la lumière éclairer son visage derrière le masque. Ses yeux, perçants, fixaient Solis.

Solis se figea. Il devait maintenant jouer la carte qu’il était le dépositaire du secret, et qu’il était là pour négocier la vérité.

« Ombre vous a menti, Cartographe. Il vous a désigné le maillon faible dans le protocole. » Solis essaya de gagner du terrain.

« Non. Ombre a été excellent. Il m’a donné le nom que la Commandante Valois ne pouvait pas donner par peur. Il m’a donné le nom de l’homme qui a réécrit les rapports. Le Nom que vous avez protégé est la seule chose qui compte. »

Le Cartographe sourit. « J’ai tout planifié pour cette rencontre, Solis. Les Archives de l’Est, le Dr. Arnaud… L’Appât était le Dr. Arnaud, mais l’hameçon, c’était vous. »

« Et ma vérité ? Qu’en ferez-vous ? » Solis demanda, avançant très légèrement.

« Je vais la cartographier. Je vais la forcer à sortir de votre corps, de la même manière que pour Ombre. Je ne veux pas le Nom pour des raisons personnelles. Je le veux pour comprendre. Ombre m’a dit que vous aviez gardé ce Nom secret parce que sa révélation détruirait l’ordre. Et l’ordre, Solis, n’est qu’un mensonge qui a besoin d’être tué pour que la vérité revienne. »

« Qu’est-ce qui vous fait penser que je le protège par ‘ordre’ ? » Solis haussa une épaule. « Peut-être que je le cache par peur. »

« La peur est une bonne chose. La peur maintient le protocole actif. » Le Cartographe s’approcha de la chambre froide, d’un geste précis, et ouvrit une petite trappe d’accès sur la porte métallique. Un froid plus intense s’en échappa. Solis pouvait voir l’intérieur : des rangées de boîtes de Petri et des échantillons dans des bocaux. Des archives de cellules mortes.

« Venez, Inspecteur. Entrez. Nous avons beaucoup à discuter, » l’invita le Cartographe.

Solis comprit le nouveau niveau du piège. L’enfermement. Une fois à l’intérieur, le Cartographe allait le séquestrer et verrouiller la pièce, utilisant le froid comme un instrument de torture psychologique avant même de commencer le protocole létal.

« Où est le carnet ? » demanda Solis, cherchant la distraction.

« Le carnet… » Le Cartographe tapota le petit sac noir qu’il portait à l’épaule. « Il est là. Il contient la seule chose que vous avez eu la force de détruire en premier lieu : la description du rituel. Le pourquoi. Vous avez protégé le coupable pour cacher la vérité philosophique derrière le massacre. »

Solis fit un pas de plus. Il devait prendre le risque d’entrer, mais il devait aussi déséquilibrer l’avantage du Cartographe.

« Je ne suis pas armé, Cartographe. Qu’est-ce que vous allez faire ? M’assommer avec votre marteau en caoutchouc ? » Solis défia.

Le Cartographe ne réagit pas au sarcasme. « Votre absence d’arme est une courtoisie appréciée, Solis. Mais je n’ai pas besoin d’une arme à feu. J’ai besoin de mon protocole. Et j’ai tout mon matériel ici. »

Il fit signe vers l’intérieur de la chambre froide. Solis pouvait maintenant voir une table de contention installée à l’intérieur, et le défibrillateur transportable sur un petit chariot. Il avait préparé l’interrogatoire dans un réfrigérateur humain.

Solis eut une bouffée de nausée. Il devait entrer, mais avec un plan d’évasion immédiat.

Il avait laissé le Dr. Arnaud derrière lui, attaché dans la salle d’autopsie. C’était la seule carte qu’il lui restait.

Solis s’arrêta à l’entrée du couloir qui menait aux chambres froides. Il était à la limite de la vision faible.

« Ce n’est pas ici que se trouve le secret, Cartographe. La vérité, elle est toujours là où vous l’avez laissée. Par terre, dans la salle d’autopsie. Le Dr. Arnaud n’a pas révélé le nom que vous cherchez, mais il est libre. »

Le Cartographe s’immobilisa. « Le Dr. Arnaud est attaché. Je l’ai parfaitement sanglé. »

« Et qui va le surveiller ? Vous ? » Solis lança l’hameçon. « Pendant que nous négocions ici, il est libre d’attirer l’attention. J’ai laissé mon arme de service à côté de lui. S’il est détaché, il peut appeler les secours. »

Solis bluffait effrontément. Il avait laissé son arme pour se donner un avantage psychologique, mais il ne pouvait pas croire que le Dr. Arnaud ne tenterait pas de se libérer.

Le Cartographe cligna des yeux, visiblement agacé par cette potentialité. C’était le seul défaut de son plan : la victime en attente, non surveillée.

« Il est trop bien sécurisé pour ça, Solis. »

« Vérifiez, » dit Solis, sa voix glaciale. « Allez voir s’il n’est pas en train d’utiliser sa seule main libre pour déverrouiller la sangle de contention que vous n’avez pas assez serrée. »

Le Cartographe hésita. Se retourner, c’était donner son dos à Solis et peut-être perdre le contrôle de l’entrée. Mais ignorer la sécurité du Dr. Arnaud, c’était risquer que l’ensemble de sa mise en scène soit interrompue par la police, alertée par un médecin paniqué.

« Très bien, » dit le Cartographe, sa voix trahissant sa frustration. « C’est la force de l’ordre, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas faire confiance à l’absence de la chaîne la plus faible. »

Le Cartographe fit volte-face, un mouvement rapide et professionnel, et courut vers la salle d’autopsie. Il avait pris le risque. Il était convaincu de la victoire.

Solis se jeta dans la chambre froide.

Il atteignit la table de contention, s’y accrocha, et utilisa l’élan pour se propulser vers le fond de l’armoire de métal. Il n’avait pas l’intention de se faire enfermer.

Il chercha des yeux le panneau de contrôle de la porte. Un petit boîtier de sécurité, alimenté par le réseau de la morgue. Simple.

Alors que Solis cherchait le levier pour désactiver le verrouillage intérieur, il entendit le Cartographe revenir.

« Solis ! Il est toujours attaché ! » Le Cartographe avait compris la ruse et se déplaçait rapidement à travers le couloir.

Solis s’empara d’un pied de biche rouillé qui traînait près d’une étagère d’archivage.

Le Cartographe franchit l’entrée du couloir des chambres froides, s’immobilisant en apercevant Solis. Il pointa son marteau.

« Pas d’arme, n’est-ce pas ? » railla le Cartographe.

« Je n’ai pas l’intention de jouer avec vos règles, » cracha Solis.

Il se jeta vers la porte du frigo, utilisant le pied de biche pour frapper le panneau de contrôle avec une violence inouïe. Des étincelles jaillirent, le bruit assourdissant résonnant dans le métal.

Le Cartographe réalisa que Solis ne cherchait pas à s’enfermer, mais à créer une diversion. Il courut vers Solis.

Solis frappa à nouveau le boîtier, cette fois pour le détruire. L’électricité sauta, et la faible lumière jaune s’éteignit. Les Archives réfrigérées furent plongées dans le noir total.

Solis sentit le contact de l’air froid sur sa peau et l’odeur âcre du caoutchouc du marteau du Cartographe qui s’abattait sur son épaule. La douleur était vive, le faisant basculer.

Il laissa tomber le pied de biche, se concentrant sur la riposte. Il n’avait pas besoin d’une arme. Il n’avait besoin que de la connaissance. Il était ici pour échanger.

Solis se releva, utilisant l’obscurité à son avantage. Le Cartographe était un chirurgien précis, mais Solis était un inspecteur expérimenté dans le combat rapproché, même dans l’épuisement.

Solis se jeta en avant, anticipant le prochain coup. Il esquiva, tendant les mains pour essayer de saisir la gorge de l’ancien urgentiste.

Le Cartographe, plus agile qu’il n’y paraissait, recula, utilisant le chariot de réanimation comme écran. Il le poussa vers Solis.

Le bruit d’acier contre acier remplissait la petite pièce. Solis dut dévier le chariot, le laissant s’écraser contre le mur de la chambre froide.

Le Cartographe avait disparu dans l’obscurité, naviguant dans le froid avec une aisance terrifiante.

Solis pressa ses mains contre le mur, essayant de se repérer. Il devait le trouver avant qu’il ne verrouille la chambre froide de l’extérieur, ou n’utilise l’un des instruments chirurgicaux.

Il entendit un faible sifflement. Un sifflement familier. L’ouverture d’une bonbonne de gaz anesthésiant.

Le Cartographe n’allait pas se battre loyalement. Il allait utiliser son expertise médicale pour le neutraliser.

Solis retint sa respiration, se jetant hors de la pièce, reculant dans le couloir sombre. Le gaz n’était pas encore saturé, mais il devait quitter la chambre froide immédiatement.

Il se cogna contre un chariot oublié, le faisant cliqueter bruyamment.

« Vous ne pouvez pas me battre dans mon environnement, Solis, » la voix du Cartographe venait de la chambre froide, calme, amplifiée par le métal. « Vous êtes le dépositaire du mensonge. Et maintenant, vous allez le révéler. »

Solis recula, ses yeux s’habituant doucement à l’obscurité. Il n’était pas rentré pour se battre. Il était rentré pour inverser le piège. Le Dr. Arnaud était son atout.

Solis retourna vers l’entrée du couloir, vers la salle d’autopsie. Il n’y avait pas de serrure sur la porte d’entrée, il pouvait toujours s’échapper.

Mais s’il s’échappait, le Cartographe allait se refermer sur le Dr. Arnaud.

Solis s’arrêta juste avant de franchir l’entrée du couloir. Il n’allait pas fuir.

Il s’accroupit, les mains sur les genoux, reprenant son souffle, essayant de contrôler la panique due à l’épuisement et à la peur.

Il réalisa que le Cartographe le suivait. Il était à la fin du couloir, une silhouette à peine visible dans la pénombre, attendant que Solis fasse le premier pas.

« Vous n’avez pas le Nom, » Solis cracha, essayant d’attirer l’attention. « Le seul moyen de l’obtenir, c’est d’utiliser un protocole que vous n’avez pas eu le temps de mettre en place. »

« J’ai tout mon temps, Solis, » répondit le Cartographe, sa voix plus proche maintenant. « Et vous êtes au bout du piège. »

Solis prit sa décision. La seule manière de gagner était de désigner le véritable coupable de l’Affaire au Cartographe, pour qu’il quitte la traque physique et se tourne vers le Nom secret.

Solis retourna à la salle d’autopsie. Le Dr. Arnaud était toujours là, luttant contre ses liens, mais Solis prit son arme et la rangea à sa ceinture.

« Arnaud, le Cartographe est sur moi. Il a compris que j’étais le dépositaire du secret. »

« Qu’est-ce que vous allez faire ? »

Solis regarda le Dr. Arnaud. « Je vais me servir de vous pour inverser la situation. »

Il se dirigea vers le chariot de réanimation. Il y avait un petit poste de radio, utilisé pour les urgences. Il alluma le poste, ajustant le volume au minimum. Puis il plaça l’émetteur sur la table.

« Maintenant, vous allez faire exactement ce que je vous dis. J’appelle Marie-Ange. Je lui donne l’information sur ma position. Et je lui donne le Nom. »

Solis attrapa son téléphone, ignorant le danger de traçage. Il appuya sur l’icône d’appel de Marie-Ange.

Il entendit le Cartographe dans le couloir, le bruit subtil d’un corps contre le métal. Il était en approche.

Marie-Ange répondit immédiatement. « Gabriel ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai perdu ton signal dans les Archives ! »

« Marie-Ange, écoute-moi. Je suis à la Morgue centrale. Le Cartographe m’attend. Il a piégé le Dr. Arnaud. » Solis parla rapidement, clairement. « Je suis le dépositaire du secret, pas Arnaud. Toute l’opération était pour m’attirer ici. »

« Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Marie-Ange, sa voix pleine d’urgence.

Solis regarda le Cartographe entrer dans la salle d’autopsie. Il se tenait à l’ombre, silencieux.

« Je vais le nourrir, Marie-Ange. Je vais lui donner le Nom. La seule chose qui compte. »

Solis fit un pas vers le centre de la pièce, mettant son corps entre le Dr. Arnaud et le Cartographe.

« J’ai besoin que tu transmettes l’information exacte, Marie-Ange. J’ai besoin que Lancer connaisse la vérité, même s’ils n’arrivent pas à temps. »

Il se tourna vers le Cartographe. « Vous cherchez la vérité sur l’Affaire. Vous cherchez le Nom que j’ai effacé des registres. »

Le Cartographe hocha la tête, intrigué. Il ne s’attendait pas à une confession publique. Il attendait le protocole létal.

Solis se concentra. Il revint dix ans en arrière, à la nuit où il avait falsifié l’Annexe M.

« Le secret que j’ai effacé, Cartographe, n’est pas le nom du tueur. C’est le nom du survivant. »

Le silence était total. Même le Dr. Arnaud avait arrêté de lutter contre ses liens.

« Le survivant… » répéta le Cartographe, sa voix pleine de confusion.

« Oui. L’Affaire n’était pas un simple massacre. C’était une affaire de famille. La personne que nous avons couverte, le Nom que j’ai protégé... est un enfant. L’enfant du meurtrier, qui était là. Et qui est le seul vivant à connaître le rituel exact. »

Le Cartographe recula légèrement.

« L’enfant… ? »

Solis pressa l’information. « Oui. Et pour le protéger de l’ordre et de la police, nous l’avons transformé en témoin disparu, un fantôme. »

Solis regarda Marie-Ange au téléphone. « Marie-Ange, le nom du survivant... c’est l’homme qui a commandité les meurtres rituels que vous reproduisez, Cartographe. L’homme qui a créé l’Annexe M. »

Solie retourna vers le Cartographe. « Le Nom. Il est là. L’enfant a été protégé, nous l’avons envoyé à l’étranger pour ne plus jamais le revoir. Et l’Annexe M était le journal de l’enfant, pas du meurtrier. »

Il s’appuya sur la table de dissection. « Vous m’avez forcé à révéler le secret de l’Affaire, Cartographe. Vous l’avez eu. Mais vous avez tort. Je n’ai pas protégé l’ordre. J’ai protégé l’enfant qui aurait été dévoré par la vérité. »

Le Cartographe était visiblement ébranlé. Il avait passé des mois à interroger des morts pour obtenir le Nom du coupable, et il découvrait que c’était celui d’une victime innocente.

« Quel est le nom de l’enfant ? » demanda le Cartographe, sa voix baissant d’un ton.

Solis donna un nom que Marie-Ange n’avait jamais entendu. Un nom faux qu’il venait d’inventer pour sauver sa peau.

« Marc. Marc Deschamps. Il est dans les fichiers classés zéro, sous la protection de Valois et de moi. »

Il raccrocha brutalement, ignorant la question choquée de Marie-Ange. Il avait menti effrontément. Il avait donné un nom inventé pour acheter du temps, espérant que le Cartographe se tourne vers la traque de ce faux survivant.

Le Cartographe pointa son marteau vers Solis, ses yeux brillants d’une folie nouvelle. Il était en colère, mais aussi désorienté.

« Un enfant ! Vous avez falsifié un dossier pour protéger un enfant ! »

« C’est le secret que vous recherchez. Maintenant, que faites-vous, Cartographe ? Vous me tuez, et vous tuez le seul dépositaire du détail de l’Annexe M. Ou vous me laissez vivre, et je vous donne l’adresse de l’enfant. »

Solis savait qu’il s’était engagé sur la dernière ligne. Il n’y avait pas d’enfant nommé Marc Deschamps. Il y avait seulement lui, Solis, le dépositaire des mensonges.

Le Cartographe abaissa son marteau, ses mains tremblant légèrement.

« L’adresse… »

Solis fit un pas en arrière vers la porte. « Je ne vous la donnerai qu’en chemin, Cartographe. Et nous utiliserons le Dr. Arnaud comme otage. Pour vous assurer que Lancer ne vous rattrape pas. »

Il se tourna vers le Dr. Arnaud, détachant rapidement la sangle la moins serrée, celle du poignet droit, un geste précis de chirurgien qu’il avait appris de son complice.

« Vous venez avec nous, Arnaud. Vous êtes la garantie. »

Le Dr. Arnaud, à moitié libéré, regarda Solis avec déraison. Il était clair qu’il ne comprenait pas la complexité du piège, mais il obéissait.

Solis se précipita vers le chariot. Il prit le défibrillateur, s’assurant que les palettes étaient chargées. Il le pointa vers le Cartographe.

« Nous sortons d’ici, calmement. Et vous ne me traquez plus. Je suis maintenant votre guide, Cartographe. »

Le Cartographe, le marteau à la main, était pris de court. Il avait le secret, le Nom, même si c’était celui d’un enfant. Son obsession pour la ‘carte’ avait été satisfaite, mais le protocole avait été dévié.

« Très bien, Solis. Vous m’avez surpris, » dit le Cartographe.

Il recula vers sa sortie d’urgence, la porte d’entrée de la Morgue.

Solis avait gagné une minute, peut-être. Il avait donné un faux nom et il avait transformé le Dr. Arnaud en otage pour contrôler le Cartographe.

« Sortons d’ici maintenant. Lancer arrive, » dit Solis.

Ils se mirent en mouvement, le Dr. Arnaud boitant, Solis pointant le défibrillateur, et le Cartographe ouvrant la voie.

Solis avait inversé le piège, mais il était désormais l’otage de sa propre confession. Il avait dû se désigner comme le mal nécessaire, le dépositaire du mensonge.

Solis passa en vitesse devant le Dr. Arnaud, lui chuchotant une instruction.

« Quand nous sortirons, vous courez. Courez vers la rue principale et criez. Je m’occupe du reste. »

Le Dr. Arnaud hocha la tête, sa survie étant liée à l’exécution du plan de Solis.

Ils arrivèrent à l’entrée de la Morgue. Solis n’avait plus le temps de calculer. Il ouvrit brutalement la porte.

Le Cartographe fit un pas dehors, laissant la grille derrière lui.

Alors que le Dr. Arnaud s’élançait pour s’enfuir, Solis jeta le défibrillateur sur le sol, créant une diversion sonore. Il ne pouvait pas laisser le Cartographe s’éloigner.

« Maintenant ! » Solis cria.

Le Dr. Arnaud se lança à courir dans la nuit. Le Cartographe se retourna, concentré sur la fuite du médecin.

C’était la chance de Solis. Il se jeta sur le Cartographe, ignorant la douleur de son épaule. Il fallait le neutraliser maintenant.

Il attrapa l’homme par l’arrière, l’immobilisant, le Cartographe luttant violemment, son marteau tombant des mains.

« Lâchez-moi ! Vous avez le Nom ! » Le Cartographe toussa.

Solis envoya un coup de poing sec dans le plexus solaire du Cartographe. C’était un choc brutal, utilisant toute la force de son corps épuisé.

Le Cartographe s’écroula, l’air sortant de ses poumons. Solis le maintint au sol. Il regarda autour de lui. Le Dr. Arnaud avait disparu.

Solis sentit le pouls de l’homme. Il était toujours conscient, luttant pour respirer.

« J’ai besoin du carnet, Cartographe, » ordonna Solis, serrant la gorge du maniaque.

Le Cartographe ne pouvait pas parler, il indiqua d’un hochement de tête le petit sac noir que Solis n'avait pas remarqué qu'il avait toujours à l'épaule.

Solis jeta un coup d’œil au sac, s’assurant qu’il ne contenait pas une autre surprise.

Il lâcha le Cartographe juste assez longtemps pour saisir le sac. Il l’ouvrit.

À l’intérieur, un carnet noir à spirales. Le vrai Annexe M, rempli de diagrammes terrifiants et d’écriture soignée.

Solis le saisit, le poids du secret l’écrasant. Il l’avait. Le Cartographe avait réussi à l’amener ici et maintenant, Solis avait réussi à récupérer la preuve.

Il se retourna vers le Cartographe, qui recommençait à respirer, les yeux fixés sur Solis.

C’était le moment de le menotter. Solis saisit ses menottes de service, sa main tremblante.

Le Cartographe sourit, un sourire terrible de victoire ultime.

Il pointa du doigt la porte de la Morgue centrale.

« Vous avez le carnet, Solis. Mais le protocole n’est pas le carnet. »

Soudain, une agitation derrière le Cartographe. Une ombre.

Solis n’eut pas le temps de réagir.

L’ombre était Valois, vêtue d’une tenue tactique, le visage noirci par la suie de la grenade fumigène. Elle tenait une arme de service.

Elle était arrivée des Archives de l’Est, elle avait été traquée par les alertes de son téléphone. Elle avait suivi Solis. En voyant le Dr. Arnaud courir, elle avait compris.

« Solis ! Écartez-vous ! » Valois cria.

Le Cartographe sourit. Solis était dans son piège, pris entre la vérité et le marteau implacable de l’ordre que Valois représentait.

Valois, épuisée, enragée par la trahison de Solis et la fuite du Cartographe, n’hésita pas.

Son coup de feu déchira la nuit.

Solis se jeta sur le côté, la balle sifflant juste au-dessus de son épaule. Valois ne tirait pas sur le Cartographe. Elle tirait sur Solis, l’homme qui détenait le secret et qui venait de confesser le crime initial.

Le Cartographe, protégé par un réflexe de survie, se releva et s’enfuit en courant dans la nuit, vers le dédale des rues du 13e arrondissement.

Solis se releva, son cœur battant à tout rompre. Il tenait le carnet à spirales dans sa main.

« Valois ! Arrêtez ! » cria Solis.

Valois pointait l’arme directement sur Solis, son visage déformé par une fureur glaciale.

« Le Cartographe n’était qu’un moyen pour le secret, Solis. Et vous l’avez trahi. Donnez-moi ce carnet ! »

Solis était pris au piège. Le Cartographe s’était échappé, et le dépositaire du secret était maintenant face à la seule personne déterminée à l’enterrer définitivement.

« Vous n’avez pas le droit, Valois, » dit Solis, reculant lentement. « Ce carnet doit être lu. »

« Il ne sera jamais lu, Gabriel. Lancer est en route. Quand ils arriveront, ils trouveront le Cartographe en fuite, le Dr. Arnaud libéré, et vous, en possession du faux Annexe M que vous m’avez dit avoir détruit. »

Valois avançait, les yeux injectés de sang. « Donnez-le-moi. C’est la seule façon d’assurer l’ordre. »

Solis tenait le carnet comme une bouée de sauvetage. Il avait risqué sa vie pour cela.

« Non. C’est fini, Valois. L’Affaire est rouverte. »

Valois leva son arme, pointant Solis.

« Une dernière chance, Gabriel. »

Solis regarda la couverture du carnet. Il avait l’Annexe M. Il ne pouvait pas le lui donner.

Il prit sa décision, la seule qui restait. Il se jeta en arrière, s’élançant dans la direction opposée à Valois, vers les rues sombres du 13e. Il était en fuite, le dépositaire vivant d’un secret qui n’était pas le sien.

Un deuxième coup de feu retentit. Solis sentit l’air vibrer près de son oreille. Valois tirait pour le tuer, ou du moins pour l’arrêter définitivement.

Solis courait, l’épuisement physique le rattrapant. Il devait s’éloigner de Valois, il devait s’éloigner de l’ordre qu’elle représentait.

Il attrapa son téléphone. Il devait prévenir Marie-Ange qu’il était maintenant dans une course à trois : lui, Valois, et le Cartographe.

Soudain, il se heurta à une silhouette. Un homme, sorti de nulle part, dans l’ombre des garages.

L’homme attrapa le bras de Solis.

C’était Lancer. L’équipe d’assaut de Valois. Ils étaient arrivés beaucoup plus vite que prévu, sans doute guidés par les appels de Solis aux Archives.

Solis lutta, essayant de se libérer. Il sentit la pression d’une main gantée sur son poignet.

« Inspecteur Solis ! Vous êtes en état d’arrestation pour insubordination et vol de preuve ! » La voix du lieutenant était tranchante et officielle.

Solis se débattit, le carnet serré contre son torse. Il vit Valois arriver en courant, son arme baissée, satisfaite de la capture.

« Relâchez-le ! Il est armé ! » cria Valois.

Solis savait qu’il ne pouvait pas se soumettre. Pas tant qu’il avait le carnet.

Il utilisa la force de son élan pour projeter le lieutenant Lancer contre le mur, se libérant de son emprise. Il se lança vers l’avant.

Un autre homme de Lancer arriva de l’autre côté. Une nasse.

Solis était encerclé. Il leva le carnet au-dessus de sa tête.

« Si vous m’arrêtez, le secret meurt avec moi ! » Solis cria, sa voix cassée par la fatigue et la panique.

Valois s’arrêta, son visage pâle dans le faible éclairage. Elle ne pouvait pas laisser Solis détruire le carnet.

« N’approchez pas ! » Valois ordonna à ses hommes.

Solis recula, se dirigeant vers une ruelle sombre. Il devait disparaître, le carnet était sa seule chance de sauver le Nom, et l’Affaire.

« Vous n’avez nulle part où aller, Gabriel, » dit Valois, doucement maintenant, essayant de le ramener à la raison. « Vous êtes l’homme que vous avez dénoncé. »

Solis sentit le dos lui brûler. Il était le dépositaire du secret, le vrai maillon faible.

Il fit un dernier pas en arrière, disparaissant dans l’obscurité de la ruelle.

Il avait besoin d’un refuge, d’un endroit pour lire l’Annexe M.

Il se lança dans la ruelle. Il était temps de disparaître complètement. Il n’était plus un flic. Il n’était qu’un homme en fuite avec le dossier vivant du plus grand crime jamais commis par le Bureau.

Il courut, le carnet serré contre lui. Le Cartographe était libre. Valois voulait le tuer. Et lui, Solis, était le seul témoin de l’entre-deux-morts.

Il attrapa son téléphone. Il n’y avait qu’une seule personne à appeler.

Il composa le numéro de Marie-Ange. Il avait besoin de comprendre ce qui était dans ce carnet. Il avait besoin de décrypter les diagrammes.

Il s’arrêta un instant, s’appuyant contre un mur froid, son souffle rauque.

Le téléphone sonna quatre fois avant que Marie-Ange ne réponde.

« Gabriel ! Qu’est-ce que c’était ce message ? Qui est Marc Deschamps ? »

« Inversion du piège, Marie-Ange, » Solis cracha. « Le Cartographe est libre. Valois est sur moi. J’ai l’Annexe M. Le carnet est réel. J’ai besoin de toi. »

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Tu es traqué par la police et le tueur ! J’ai des alertes sur toute la ville ! »

Solis ouvrit le carnet, les doigts glissant sur le papier glacé et maculé. Il y avait des diagrammes médicaux, des courbes de rythme cardiaque, des annotations complexes. Et au bas de la première page, une phrase écrite à la main, dans une encre rouge :

Le corps est un livre. Lisez le.

« Je sais où nous allons, Marie-Ange. Je sais où je dois cacher ce carnet. »

« Où ? Dis-moi ! »

Solis sourit amèrement. « Un bunker que ni le Cartographe ni Valois ne peuvent pirater. Un endroit que vous connaissez bien. »

Il se dirigea vers le métro aérien, cherchant une station ouverte. Il devait retourner dans l’Ouest de Paris.

« On retourne au Danton, Marie-Ange. Mais cette fois, j’ai besoin de me cacher au sous-sol. Et j’ai besoin que vous fermiez tous les rideaux. J’ai le carnet, et je dois savoir ce qu’il dit avant que l’un d’eux ne le trouve. »

« Le Danton… C’est trop dangereux ! »

« Non. C’est le seul endroit où vous êtes protégée par la foule. Et c’est le seul endroit où je peux vous donner l’Annexe M. Dis-moi que tu y seras. »

« Je t’attends, Gabriel. Mais prépare-toi. Lancer a le signal de ton téléphone. Tu n’as pas plus de quinze minutes d’avance. »

Solis raccrocha, ignorant la menace. Il tenait le carnet à deux mains. Il avait réussi. Il avait le dossier.

Il arriva à la station de métro, descendant les marches, le chaos de sa vie s’effaçant dans la nouvelle urgence.

Il ouvrit le carnet à la section des diagrammes. C’était le protocole complet du Cartographe. La cartographie de l’âme, ramenée de la mort. Et au milieu des courbes, Solis repéra un dessin au crayon : un visage.

Le visage du Cartographe.

Solis se figea. Il n’était pas un maniaque. Il était une victime qui avait survécu au rituel il y a dix ans, et qui était revenu pour cartographier le processus.

Il se rappela la première victime, abandonnée à Saint-Michel, avec l’incision chirurgicale.

Solis comprit le nouveau niveau de vérité du Cartographe. Il n’était pas seulement un ancien urgentiste obsédé par l’au-delà. Il était la preuve vivante d’un retour d’entre-deux-morts.

Il lisait la légende sous le dessin : L’homme que j’ai forcé à mourir et revenir. Le premier d’une longue liste.

Solis se sentit submergé. Le Cartographe n’avait pas cherché le Nom du coupable, il cherchait la légitimité de son protocole.

Il leva les yeux, sortant du métro.

Loin, la sirène d’une voiture de police se faisait entendre. Lancer.

Solis commença à courir, le carnet sous le bras. Il devait atteindre Marie-Ange.

Il arriva à une rue plus animée. Il s’arrêta net.

Le danger n’était pas le Cartographe. C’était Valois.

Soudain, une voiture de tourisme banalisée se rabattit à côté de lui. La porte s’ouvrit.

« Monte, Solis. Maintenant ! » La voix d’un homme, tendue, mais familière.

C’était Laurent. Le garde du corps de Valois. L’homme que le Cartographe avait désigné comme le faux dépositaire.

Solis hésita. Laurent était loyal à Valois. C’était un piège.

« Valois a donné l’ordre de te tuer, Gabriel, » dit Laurent, les yeux fixés droit devant, ignorer le trafic. « Elle m’a demandé de te ramener mort ou vif. Je choisis vif. Monte ! »

Solis n’avait pas le choix. Il se jeta à l’intérieur du véhicule.

Laurent démarra en trombe, ignorant les feux rouges.

« Où allons-nous ? » Solis demanda, le carnet serré.

« Hors de Paris. Valois est devenue le problème. Et le Cartographe n’était qu’une diversion pour que tu te trahisses. Maintenant, donne-moi le carnet. »

Solis recula. Laurent essayait-il de le livrer à Valois, ou de sauver l’Affaire ?

« Non, Laurent. Ce carnet est ma seule monnaie d’échange. Dis-moi pourquoi tu m’aides ? Valois est ta commandante ! »

« Valois est obnubilée. Elle tuerait pour enterrer ce secret. Mais l’Affaire n’est pas finie. J’ai reçu un message à l’instant, envoyé par Ombre. »

Laurent tendit son téléphone à Solis. Un message audio crypté.

Solis appuya sur play. La voix d’Ombre, faible, mais claire.

« Laurent. N’écoutez pas le protocole. Le vrai dépositaire est Solis. Mais il ne sait pas ce qu’il détient. Le secret est dans le carnet qu’il a forcé. Pas dans le nom. Le carnet... lisez les pages 83 et 84. Elles révèlent le protocole que le Cartographe est en train de subir. Il n’est pas le tueur. Il est le sujet. »

Laurent. Le garde du corps. Il était en contact avec Ombre.

Solis ouvrit le carnet, cherchant les pages 83 et 84.

Il trouva les pages. Des diagrammes précis de réanimation forcée, le cœur ramené à la vie pour une durée limitée. C’était le protocole létal, mais le sujet n’était pas Ombre ou Valois. C’était le Cartographe lui-même.

Le carnet était son journal de bord. Il forçait les autres à subir le rituel pour s’assurer qu’il n’était pas fou. Il cherchait le témoin.

« Le Cartographe… » Solis marmonna.

Laurent fixa Solis, son visage dur. « Il n’est qu’un moyen. Vous, Gabriel. Vous êtes l’homme qui a créé l’Annexe M. Et vous êtes la seule personne qui peut le finir. »

Solis regarda les pages 83 et 84.

Il comprit. Laurent n’était pas un subordonné. Il était en contact avec Ombre depuis le début. Il était l’homme que Solis et Valois avaient ignoré, le véritable garant de l’ordre.

Laurent conduisait à une vitesse dangereuse.

« Nous devons disparaître, Gabriel. Je n’ai pas confiance en Valois. Elle va tout brûler. »

Solis ferma le carnet.

« On va au Danton, » dit Solis. « Marie-Ange nous attend. Nous avons besoin de son aide pour décrypter le reste du carnet, avant que Valois ne nous rattrape. »

Laurent hocha la tête, sa détermination absolue. « Le Danton. Bien. »

Le taxi se lançait dans la nuit.

Solis tenait le carnet. Il avait la vérité. Mais la vérité n’était pas sur le Nom du coupable, mais sur le Protocole Létal.

Le Cartographe n’était pas le tueur, il était le sujet. Et il forçait les autres à mourir et revenir avec un seul but : se confirmer lui-même.

Solis se sentit glisser dans une nouvelle strate de peur. Il avait le dossier. Mais chaque page révélait une nouvelle couche de folie, menée par un homme qui avait été forcé de revenir du seuil de la mort.

Laurent le regarda. « Vous aviez raison, Gabriel. Le secret n’était pas dans la localisation physique. Il était dans la survie. »

Solis hocha la tête, un goût amer dans la bouche. Il était dans une course contre la montre pour comprendre le protocole de l’entre-deux-morts.

Il attrapa son téléphone. Il devait prévenir Marie-Ange de l’arrivée de Laurent.

Il ouvrit le carnet à nouveau, les yeux rivés sur les diagrammes. Il y avait une note sur la page 84, écrite dans une écriture minuscule et précise.

Le retour n’est pas une réanimation. C’est une possession.

Solis ferma le carnet. Il ne s’agissait plus de l’Affaire. Il s’agissait de l’âme du Cartographe.

Il regarda Laurent. Il devait savoir où Valois les traquait.

« Laurent, tu as dit que Valois te faisait confiance. Où pense-t-elle que tu nous emmènes ? »

Laurent sourit, un sourire plein de ruse. « Elle pense que je suis son agent dormant, Gabriel. Elle m’a envoyé pour te neutraliser. Elle pense que je t’emmène dans le 16e, dans notre bunker discret. »

« Alors, elle est en route pour le 16e, » réalisa Solis.

Le Danton était dans le 5e. Ils avaient de l’avance.

Solis se concentra sur le carnet. Il avait besoin de lire le reste. Il avait besoin de comprendre le protocole de la possession.

Il ouvrit le carnet à nouveau, la lumière des réverbères éclairant les pages tremblantes. Il devait savoir qui était le véritable Cartographe et ce qu'il cherchait à ramener avec lui du silence.

Il arriva à la page sur la 'Torsion de l'Âme', la description terrifiante du processus de réanimation forcée, le cœur contraint de redémarrer pour que le sujet révèle ce qu'il a vu dans le néant.

Soudain, une ligne le frappa. Une annotation, non de la main du Cartographe, mais de la main d’un médecin. Du Dr. Arnaud.

Le Protocole est la clé pour le Nom. Mais le Nom est dans l’âme du Procureur.

Solis sentit le froid lui monter au cou. Le Procureur. L’homme qui avait classé l’Affaire. L’homme qui était au sommet de l’ordre que Valois et Solis protégeaient.

Laurent le regarda, voyant la détresse sur le visage de Solis.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Solis releva les yeux, fixant Laurent. « Le Cartographe n’était qu’un sujet. Et le secret n’est pas le Nom que j’ai effacé. C’est le Nom du Procureur. Et il est le prochain à passer sur la table de dissection. »

Solis ouvrit le carnet, cherchant la localisation du nouveau piège. Il devait le trouver. La vérité était que le Cartographe avait trouvé son ultime dépositaire pour le Nom : le Procureur de Paris.

Il trouva une adresse, la dernière page du carnet étant une carte griffonnée.

Chambre 41. Palais de Justice.

Le Cartographe était en route pour le Procureur. Il allait confronter l’homme qui avait signé l’enterrage de l’Affaire.

« Nous devons aller au Palais de Justice, Laurent. Maintenant. Le Cartographe y est déjà. »

Laurent pesta. « Le Palais de Justice est le lieu le plus gardé de France ! Comment allons-nous y entrer ? »

« J’ai le carnet. J’ai la preuve. On y va. » Solis serra le carnet contre lui.

Il le rouvrit, regardant la dernière note d’Arnaud dans la marge de la page 84. Si le Dr. Arnaud avait eu le temps d’écrire ça, c’est qu’il avait eu l’occasion de lire les dernières découvertes du Cartographe.

Solis lut la note, une petite phrase en latin, un code que seul l’ancien urgentiste et le médecin légiste pouvaient comprendre.

Memoria est vita.

La mémoire est la vie. Le Procureur détenait la mémoire.

Solis se tourna vers Laurent. « Le Cartographe ne tue pas le Procureur. Il l’interroge. Et moi, je dois l’arrêter avant que le Nom ne soit révélé. »

Laurent accéléra, le moteur hurlant. Ils étaient dans une course folle vers le centre de Paris. La fin de l’ordre était proche.

Le carnet ouvert sur ses genoux, Solis feuilleta les dernières pages, cherchant un indice sur le moment où le Procureur devait être interrogé.

Il trouva une page de notes datée d’aujourd’hui, une seule ligne simple.

Phase Finale : 2h00.

Il était 1h45 du matin. Ils avaient quinze minutes.

Solis inspira. Il allait au Palais de Justice, le cœur de l’ordre, pour affronter le Cartographe, et tout ce qu’il détenait n’était qu’un cahier de notes de mort.

Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le Palais de Justice, forteresse de pierre, se profilait à l’horizon.

Solis tenait le carnet.

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